Traduire une enquête sans changer ce qu'elle mesure
Une enquête traduite peut poser une autre question que l'original alors que chaque mot est juste. Pourquoi la traduction littérale échoue, ce qu'une approche en équipe fait mieux, et comment tester et analyser une enquête multilingue.
Par SurveyLane · L'équipe derrière SurveyLane
Quand vous envoyez une enquête en quatre langues, vous espérez obtenir un seul jeu de données. Souvent, vous obtenez quatre enquêtes qui se ressemblent. Chaque traduction peut être exacte mot pour mot et poser pourtant une question un peu différente. Vous ne le découvrez qu'après coup, quand un écart entre pays se révèle être un écart entre traductions.
Les mots sont justes, la question ne l'est plus
Une question d'enquête est un instrument de mesure, et sa traduction doit mesurer la même chose. Le Pew Research Center écrit dans ses notes méthodologiques qu'il vise des questions "comparables au niveau du sens". Une traduction littérale de la version anglaise n'y suffit pas.
"Satisfait", "satisfied", "tevreden" et "zufrieden" se recouvrent largement. Largement. Et chaque répondant répond à ce que le mot signifie pour lui.
Pour chaque question traduite, demandez-vous : une personne qui aurait la même opinion comprendrait-elle la question de la même façon dans cette langue, et choisirait-elle la même réponse ?
Un seul mot peut déplacer vos résultats
L'exemple le mieux documenté vient des enquêtes de santé américaines. La question standard sur la santé perçue propose cinq réponses : excellent, very good, good, fair et poor. Dans les versions espagnoles, "fair" est généralement traduit par "regular". Les répondants hispanophones choisissaient cette option bien plus souvent que les anglophones ne choisissaient "fair", si bien que les Hispaniques paraissaient en moins bonne santé que d'autres mesures ne le suggéraient.
Gabriel Sanchez et Edward Vargas ont testé la formulation directement. Dans une enquête auprès d'adultes latinos, une moitié des répondants hispanophones, tirée au hasard, a vu "regular" pour "fair", l'autre moitié "más o menos". Ceux qui voyaient "regular" déclaraient plus souvent une mauvaise santé que les anglophones et que les hispanophones ayant vu "más o menos". "Regular" sonne plutôt comme "normal" ou "ça va". Traduction correcte, mauvaise place sur l'échelle.
Traduire peut aussi changer le contexte
Sunghee Lee et Norbert Schwarz ont comparé deux grandes enquêtes américaines auprès de personnes de 50 ans et plus, dans un article publié en 2014 dans l'American Journal of Public Health. La Health and Retirement Study posait la question de santé perçue avant toute autre question de santé. La National Health Interview Survey la posait après des questions sur les limitations de santé.
Chez les anglophones, 75,4 % jugeaient leur santé positive dans une enquête et 80,5 % dans l'autre. Chez les hispanophones, c'était 41,3 % sans contexte de santé et 68,3 % avec. Un écart de 27 points. Les questions précédentes indiquaient aux hispanophones de quelle "santé" il s'agissait. Et ce n'est que lorsque la question venait après elles que leur réponse prédisait la mortalité.
Une question peut donc dépendre davantage de son contexte dans une langue que dans une autre. Si vous changez l'ordre, supprimez ou ajoutez des questions dans une seule version, vous risquez d'en changer le sens uniquement là. L'article sur les effets d'ordre des questions montre comment les premières questions colorent les suivantes. Gardez le même ordre dans toutes les langues.
Pourquoi la rétrotraduction rassure à tort
Le contrôle classique est la rétrotraduction. Quelqu'un traduit votre enquête française en allemand, une deuxième personne retraduit l'allemand en français, et si les deux versions françaises concordent, la traduction est validée.
La méthode paraît sérieuse. Or une traduction raide et littérale passe sans encombre, alors qu'une version naturelle qui adapte une expression revient avec l'air d'une erreur. Philipp Walde et Birgit Völlm ont listé les faiblesses en 2023 dans Frontiers in Psychiatry. Les erreurs commises au retour passent inaperçues, et la méthode tire la traduction trop près du texte source. Un traducteur qui ne connaît pas le contexte peut en outre choisir le mauvais terme dans les deux sens. L'aller-retour concorde alors, le sens non.
Leur propre exemple est le mot allemand "Pflegedienste" pour "services de soins". Il se traduit et se retraduit sans difficulté. Mais en allemand, on ne l'emploie que pour les soins aux malades ou aux personnes âgées, ce qui ne correspondait pas à leur questionnaire.
L'approche en équipe : TRAPD
La plupart des grandes enquêtes internationales, dont l'European Social Survey, utilisent TRAPD, une méthode élaborée par la méthodologue Janet Harkness. Les lettres désignent Translation, Review, Adjudication, Pretesting et Documentation.
En pratique, au moins deux personnes traduisent le questionnaire chacune de leur côté. Elles passent ensuite les versions en revue avec un relecteur, question par question, et retiennent ou combinent la meilleure formulation. Là où l'équipe ne tranche pas, une personne prend la décision finale. Le résultat est testé auprès de vrais répondants dans cette langue. Et chaque décision est consignée avec sa justification.
Deux traductions indépendantes sont utiles parce qu'elles divergent. Quand deux bons traducteurs ont choisi des mots différents, la question source est en général ambiguë.
Pour une enquête clients ou collaborateurs, demandez à deux collègues dont c'est la langue maternelle de traduire séparément. Comparez ensuite pendant une heure avec quelqu'un qui sait ce que chaque question doit mesurer. Notez pourquoi vous avez retenu chaque formulation.
Rédigez une version source traduisible
Beaucoup de problèmes naissent dans la version source. Pew soumet ses nouvelles questions à des linguistes professionnels avant traduction, pour juger si elles se traduisent bien. Faites le même tri en rédigeant.
Les expressions imagées tombent en premier. "Seriez-vous prêt à vous mettre en quatre pour cette équipe ?" n'a pas d'équivalent propre dans la plupart des langues. Les quantités floues glissent aussi : "assez souvent" ne veut pas dire la même chose d'une langue à l'autre, "combien de fois au cours du dernier mois" si. Nommez les choses concrètement. "Votre responsable" voyage mieux que "la direction", qui désigne le conseil d'administration dans une langue et votre chef d'équipe dans une autre. Et tenez-vous à un sujet par question, car chaque moitié d'une question double peut dériver de son côté.
Ce sont les règles du guide pour rédiger de meilleures questions, appliquées en pensant au traducteur.
Les échelles ne se traduisent pas terme à terme
Les échelles concentrent le risque : les libellés sont courts et chaque mot pèse. "Tout à fait d'accord" devient "strongly agree", "helemaal eens" ou "stimme voll und ganz zu". L'écart entre le libellé du haut et celui juste en dessous varie pourtant selon la langue. Si le libellé du haut sonne plus extrême dans une langue, moins de gens le choisissent.
S'y ajoutent les styles de réponse. Anne-Wil Harzing a étudié en 2006 des répondants de 26 pays et trouvé de grandes différences dans la façon d'utiliser les échelles. Les répondants des pays hispanophones donnaient plus souvent des réponses extrêmes et acquiesçaient plus volontiers. Les répondants japonais et chinois étaient beaucoup moins extrêmes. Ses travaux suggèrent aussi que les écarts entre pays se resserrent quand on fait répondre les gens en anglais et non dans leur propre langue.
Traduisez donc les libellés d'échelle comme un ensemble et vérifiez que les paliers paraissent réguliers dans chaque langue. Libellez chaque point, pour que personne n'ait à deviner le sens des paliers intermédiaires ; l'article sur la conception des échelles explique pourquoi les échelles entièrement libellées sont plus fiables. Les échelles propres à l'item ("très facile" à "très difficile") tiennent mieux que les échelles d'accord, qui favorisent l'acquiescement dans toutes les langues.
Tutoyer ou vouvoyer est un choix de conception
L'anglais n'a qu'un "you". Le français a "tu" et "vous", l'allemand "du" et "Sie", le néerlandais "je" et "u". Ce choix donne le ton de toute l'enquête. Un vouvoiement dans une enquête destinée aux jeunes utilisateurs d'une appli paraît raide. Un tutoiement dans une enquête interne d'une entreprise traditionnelle paraît déplacé.
Reprenez la forme d'adresse que votre marque utilise déjà avec ces personnes dans cette langue, et tenez-la partout, de l'e-mail d'invitation jusqu'à la relance.
Certaines choses s'adaptent
Une partie du contenu se reconstruit pays par pays. Une liste avec bac, BTS et master ne dit rien à un répondant néerlandais. Rattachez le système de chaque pays à des catégories comparables, et fixez cette correspondance avant le lancement. Côté dates et nombres, 03/04, c'est mars aux États-Unis et avril en Europe, et 1.500 vaut mille cinq cents en allemand mais un et demi en anglais. Utilisez un sélecteur de date et écrivez le format en toutes lettres.
Des exemples comme "un appel aux impôts" ne parlent qu'aux gens qui les connaissent, et les régions et intitulés de poste demandent des listes locales.
Notez comment chaque catégorie locale se rattache à celle que vous publierez. Cette correspondance fait partie du questionnaire.
Testez chaque version linguistique
Walde et Völlm ont testé leur traduction allemande auprès de patients de psychiatrie médico-légale, en deux séries d'entretiens cognitifs. Lors de la première, 6 patients sur 9 ont eu du mal avec "Individuum" pour "individual". Après adaptation de la formulation, 7 patients sur 8 de la deuxième série ont bien compris les versions révisées. Une rétrotraduction ne l'aurait jamais signalé, puisque "Individuum" est une traduction correcte.
Demandez à trois ou quatre locuteurs natifs de votre public réel de remplir l'enquête en pensant à voix haute, et demandez-leur ce qu'ils ont compris des questions clés. Faites ensuite un lancement progressif par langue et comparez, sur les mêmes questions, la fréquence des questions sautées et la dispersion des réponses. Une question bien plus souvent sautée dans une langue cache en général un problème de traduction. Le guide pour tester une enquête avant son lancement explique comment organiser les deux.
Analyser un jeu de données multilingue
Enregistrez la langue dans laquelle chaque personne a répondu, comme variable à part. Sans elle, impossible de distinguer une vraie différence entre groupes d'un effet de traduction.
Avant de tout regrouper, examinez les questions clés langue par langue. Si une version se comporte bizarrement, avec un pic sur une option ou un taux de non-réponse bien plus élevé, creusez avant de publier un chiffre global. Mais langue et groupe sont mêlés, et un écart entre langues n'accuse pas forcément la traduction.
Codez les réponses ouvertes dans leur langue d'origine quand c'est possible, ou gardez l'original à côté d'une traduction automatique pour que la personne qui code puisse vérifier. L'article sur l'analyse des réponses ouvertes traite du codage lui-même.
Répéter une enquête traduite
Une fois une traduction sur le terrain, figez-la. Pew réutilise les traductions précédentes pour les questions déjà posées, afin que les résultats restent comparables dans le temps. Si vous retouchez entre deux vagues la formulation allemande d'une question de suivi, vous ne saurez plus si la tendance allemande a bougé parce que les opinions ont changé ou parce que la question a changé. Si une traduction est vraiment fausse, corrigez-la et signalez la rupture. L'article sur les enquêtes répétées montre comment faire.
Dans SurveyLane, les traductions sont stockées avec l'enquête elle-même, pour chaque question, option de réponse et libellé d'échelle. Toutes les versions partagent donc la même structure et le même branchement.
Questions fréquentes
La traduction automatique suffit-elle pour une enquête ?
Comme premier jet, oui. Faites-la relire par un locuteur natif qui sait ce que chaque question doit mesurer, puis testez-la auprès de quelques vrais répondants.
Faut-il vérifier mon enquête par rétrotraduction ?
La rétrotraduction repère les erreurs grossières, mais elle récompense les traductions raides et littérales et laisse passer des formulations correctes que les gens comprennent autrement. Une double traduction relue, puis un prétest, trouvent bien plus souvent les problèmes qui comptent.
Puis-je comparer directement les scores entre langues ?
Avec prudence seulement. Les libellés d'échelle et les styles de réponse varient selon les langues et les cultures, donc un petit écart de moyenne peut venir de la traduction et ne rien dire des opinions. Comparez des distributions complètes et traitez les petits écarts comme incertains.
Les répondants doivent-ils choisir leur langue ?
Oui. Laissez-les choisir au début. N'attribuez pas de langue d'après le pays ou le navigateur, car beaucoup de gens vivent et travaillent dans une langue que leur localisation ne laisse pas deviner. Enregistrez la langue choisie pour pouvoir l'intégrer à l'analyse.